Madame O.

  • De chez Madame O. ne s’échappaient que deux odeurs, invariables.

Les matins bien trop tôt, du temps où les garderies payantes n’existaient pas, elle nous alignait selon notre ordre d’arrivée sur des chaises disposées le long du mur de la classe des deuxièmes, calant son embonpoint en tête de file, sur la chaise de la maîtresse, une bonne sœur chargée également d’apprendre les rudiments de solfège aux volontaires (parfois, nous prenions notre cours au bord de la rivière, et le reste de l’école nous enviait alors cette escapade, malgré la cacophonie de flûtes à bec et de tambourin). Nous n’avions pas le droit de parler, en tout cas pas trop fort, et certainement pas de quitter notre siège jusqu’à huit heures, heure à laquelle elle nous libérait dans la cour, non sans avoir rangé les chaises sous les pupitres, sans les traîner au sol pour ne pas faire trop de bruit.

Les matins trop froids, peut-être à l’hiver mille neuf cent quatre-vingt-six, nous avions le droit de gravir les trois marches jusqu’à son minuscule logement, et de nous serrer dans le vieux canapé en skaï, pour partager la chaleur du feu avec son vieux berger allemand.

Ces matins-là, elle ronchonnait un peu, jetait un regard à gauche et à droite afin d’être sûre que le directeur n’était pas encore arrivé, et nous laissait filer avec un seau d’eau froide qui se transformerait quelques secondes plus tard en glissoire où quelques-uns d’entre nous ont bien dû se fouler un poignet, et tous agrandir leur collection de bleus aux fesses.

Le midi, quand nous nous rangions par deux pour remonter l’avenue, le porche sentait la soupe verte, immuablement. La soupe épaisse. Les poireaux, souvent. Le chou, parfois. Les pommes de terre. Madame O. fermait la lourde porte dernière nous avec un soupir évident de contentement. Quand nous revenions une heure et demie plus tard, on ne sentait plus rien, et Madame O. avait déverrouillé la porte que nous poussions alors seuls pour rejoindre la cour, le préau les jours de pluie, le tilleul aux beaux jours.

Le vendredi midi, le porche grand ouvert sentait le Mr Propre citron, tandis que Madame O. finissait de racler l’eau savonneuse du haut de ses escaliers jusqu’à la rue.

Je ne sais pas ce que Madame O. est devenue, j’imagine qu’elle a vu passer plusieurs générations d’écoliers après moi avant de rejoindre son berger allemand sur l’autre rive. Mais l’autre matin ce couloir fraîchement lavé au citron m’a ramenée sans détour au souvenir du tablier et des bottes en caoutchouc vertes de Madame O., il y a plus de trente ans.

 

Les commentaires

Sabine

c’est vrai que les senteurs peuvent faire remonter dans de souvenirs …c’est si bien écrit.

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