Où leur monde croise le mien

 

Elles aiment tant ça. C’est ce que je me répète. Je ne leur dis pas, mais ça m’embête un peu. J’y pense ce matin-là en serrant un élastique sur une couette, en vérifiant encore une fois mentalement les cartables que j’ai pourtant préparés la veille, en essuyant une moustache de chocolat. Ça me met en retard, et puis il fait froid, et puis je ne connais personne mais je ne peux pas faire comme si je ne connaissais vraiment personne. Cette façon dont les gens que vous ne connaissez pas vous connaissent, eux, à travers vos enfants. A travers le dernier ragot qui court. Mais elles aiment tant ça. Alors, chaque matin, sur le chemin du travail, je m’arrête un peu avant l’école pour les y déposer.  Nous faisons les derniers mètres à pied, nous traversons sur le passage surélevé, leurs mains gantées dans les miennes, et puis leur fierté, que je ne comprends pas vraiment. Moi, j’ai déjà la tête ailleurs, sur la route verglacée qui m’attend, les appels à passer, les pièces justificatives à fournir.

 

A la grille, je me penche pour les embrasser, parfois on fait semblant en riant, quand je porte du rouge à lèvres. Souvent, je le pose en arrivant au travail, pour ne pas les priver de ce baiser, au cas où il serait le dernier, mais bien sûr je ne leur dis pas que cette pensée ne me quitte jamais vraiment. Un dernier câlin, tu es belle disent-elles, je vous aime réponds-je, et chacune rejoint sa cour, et moi ma voiture. Ce matin-là, C. me salue avec son sourire que je lui connais depuis presque quinze ans, elle accueille chaque enfant avec un bonheur évident, communicatif, alors, en me retournant, je souris moi aussi, je pense que la vie n’a jamais été moins simple, mais jamais aussi heureuse, je crois, en accord avec moi-même, du moins.

 

En passant devant la cour, j’aperçois souvent Ultime, le dos collé à la grille, seule, le bonnet blanc surmonté d’un pompon rose un peu posé de travers, comme d’habitude. Un soir, je lui demanderai pourquoi elle reste là, toute seule, en retrait, au lieu de courir à perdre haleine dans la cour. Elle me répondra, du ton du collégien qui flâne un peu avant de passer le portail, qu’elle attend sa meilleure copine, bien sûr. Et que d’ailleurs, toujours une autre vient lui parler pendant qu’elle l’attend, et ça la saoule. Je ne rirai pas devant elle, bien sûr, je sourirai à peine, consciente que tout cela va bien trop vite. Mais je ne serai vraiment rassurée que le jour où, passant devant l’école à l’heure de la récré, je la verrai engagée dans une course-poursuite et le sourire au vent.

 

Elles aiment tant ça, ces minutes grappillées au chaud du nid, ces matins où on regarde ensemble le soleil se lever, la brume recouvrir la vallée, ou les empreintes de pattes de chat dans la neige. Et moi, bougonnant un peu intérieurement, je m’accroche malgré moi à ce moment privilégié où leur monde croise le mien, à la grille de l’école, à ce petit bout de leur enfance, qui file, qui file.

 

 

 

 

Les commentaires

Sarah

Merci de pose des mots en apparence si simples, si justes, sur ces instants infimes et pourtant primordiaux. Portez vous bien.

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Sabine

Je les ai déposés pratiquement chaque matin … sans ce recul que tu contes si bien…. J’aurais dû apprendre plus tôt à me poser et lâcher prise …

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lucyol

Comme tu rejoins ma vie!! Hier, pour la première fois, mon grand est allé seul à l’école. Grande fierté pour lui, grand stress pour moi. Et le soir, il me raconte son trajet et me dit: « tu sais, je me suis vanté en arrivant à l’école, mais en vrai, j’étais un peu triste… » Et moi donc, mon grand, et moi donc…

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Mentalo

(Je suis présentement en train de refuser totalement que ma troisième entre au collège en septembre…)

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