La magie

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De wishlist de dernière minute en appels désespérés aux idées pour belle-maman, de stress parce que tous les paquets n’ont pas encore rejoint le grenier à une semaine de l’échéance, en concours du présent le plus original, je ne vois plus trop bien où est le plaisir d’offrir là dedans ni ce que nous avons fait de l’esprit de Noël.

J’ai déjà expliqué certaines raisons qui nous poussent ces dernières années à dématérialiser les cadeaux, à investir dans du temps ensemble, à construire et fabriquer des souvenirs familiaux communs, nous qui courons trop dans tous les sens.

Alors bien sûr, certaines escapades n’ont rien à envier au budget que d’autres dépenses en paquets alignés sous le sapin. Mais on peut choisir d’en laisser toujours un peu pour faire un cadeau solidaire, cette impression (peut-être pour me donner bonne conscience, mais peu importe) que le véritable esprit de Noël ne réside pas dans le fait d’affronter la foule des Galeries Lafayette un dimanche de décembre, mais dans le partage, du peu que l’on a, parfois. Il y a des enfants qui sont bien moins gâtés que les nôtres, nous ne pouvons pas y rester indifférents. Et, objectivement, ni eux ni nous n’avons besoin de rien d’autre que de chaleur humaine.

Je n’ai jamais beaucoup prémédité ces petits gestes, je n’ai pas réfléchi longuement l’association objet de mes faveurs,  je n’en parlerais certainement pas s’il n’y avait parmi vous d’autres grands coeurs. Cette année, outre le tri drastique de la salle de jeux et le don à un centre de réfugiés syriens, la démarche qui m’a touchée est celle de la cagnotte pour Jacqueline Sauvage. Ceux d’entre vous qui me lisent depuis de nombreuses années devineront pourquoi cette collecte de fonds ne pouvait que me parler.

Je suis sûre qu’il vous restera bien quelques euros à consacrer, non pas à relancer l’économie de la France, mais à une cause qui vous parlera et que vous trouverez juste. Soyez généreux. Et que vive la magie de Noël, la vraie.


Les pouvoirs magiques

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Les enfants ont des pouvoirs magiques.

« Maman, pourquoi  t’es triste ? » me demande Ultime en plongeant son regard noisette dans le mien, vert d’eau, trop d’eau, tandis que je tente de faire bonne figure.  L’instant d’après, la douche les dents l’histoire, avec elle je pars au pays du petit dragon qui veut encore une histoire, encore, encore, ou de Russel le mouton qui n’arrive pas à dormir, lui non plus. Après elle réclame une chanson, sa tête blottie dans mon cou comme avant, ses cheveux fous qui me chatouillent le nez, je la serre un peu plus fort et ma tristesse s’envole en même temps que ma voix.

Les enfants ont des pouvoirs magiques.

Ils se réjouissent d’une solution de fortune, dormir ailleurs quelle chance, et tant pis si le bain ce soir c’est dans une autre baignoire, et tant pis si le bisou du soir n’est pas celui de maman, maman qui travaille trop et puis papa aussi, maman qui en a plein le dos de ne voir sa maison que dans le noir, papa qui ne dit rien mais que son visage soucieux trahit.

Les enfants ont des pouvoirs magiques.

Ils n’oublient jamais qu’on leur a promis de sortir promener, c’est vrai tu as raison laissons tout tomber il y a un si beau soleil dehors, il faut en profiter, mais juste après le déjeuner alors. Et la joie de doubler parce que la neige subitement a remplacé le soleil au moment de sortir, sous mon bonnet je ne peux que rire de son bonheur, de la danse qu’elle esquisse et de la farce qu’elle m’a jouée.

Les enfants ont des pouvoirs magiques.

Quand la fierté de ce qu’ils sont en train de devenir déborde au point que pour l’exprimer il n’y a plus de mots, plus que les bras qui autrefois les berçaient instinctivement enlacent aujourd’hui maladroitement leur corps de presqu’adultes, ces larmes aux yeux qu’on cache parce qu’on se trouve un peu bête de pleurer pour ça aussi, ces esprits sains dans des corps sains, après tout des larmes on en a déjà tant versé, même si celles-ci ne sont pas aussi salées, c’est vrai.

Les enfants ont des pouvoirs magiques.

Celui de faire une fête d’un bouquet de fleurs, d’y ajouter des dessins remplis de cœurs multicolores, d’apprendre le rock acrobatique en une soirée, d’inventer des théories sur les vrais et les faux Père Noël auxquelles ils croient dur comme fer, puisque ce sont eux qui les ont inventées, et de vous faire faire des pancakes pour le dîner.

 


Et mêler nos rêves à la réalité

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On attend quoi? demande-t-elle de sa voix claire, la tête levée vers moi, alors que la salle se fait silencieuse. Je souris, parce que j’en étais sûre, qu’elle romprait le recueillement collectif, et je pose un index sur ma bouche, chut, s’il te plaît. Elle a compris que le moment se veut solennel et n’insiste pas, mais trop tard, mes pensées ont déjà quitté Paris.

Tandis que la musique reprend ses droits je me mets bientôt à penser que c’est elle qui a raison. On attend quoi? On attend quoi pour ne plus écrire et lire partout jusqu’à l’overdose qu’on ne doit jamais oublier. Comme si l’on pouvait oublier, même si on le voulait. On attend quoi, pour reprendre nos vies d’avant, pour retrouver nos âmes d’enfants?

On attend, peut-être, que l’horreur mêlée à la peur se dissipent lentement et que le printemps refleurisse enfin, que nos jupes légères tournent à nouveau les têtes des garçons et que le temps soit à la promesse. Cette peur irraisonnée, pas celle de mourir, non, après tout, on meurt et puis c’est tout, mais celle du chagrin de les imaginer eux sans nous ou nous sans eux, celle-là est insurmontable.

On attend quoi? , et c’est vrai on attend quoi, là, pétrifiés depuis des jours, pour que joue à nouveau la musique et bouillonne la vie? On attend que souffle le vent sur nos sentiments, on attend quoi pour mêler nos rêves à la réalité?

On attend quoi? résonne sa voix claire et nous sort de notre torpeur. L’index sur ma bouche, je laisse le rire doucement m’envahir. Rien, on n’attend plus, ma chérie, il est temps à présent d’effacer le bruit des armes et les silences. Dansons, veux-tu? Entends-tu cette tarentelle qui s’insinue dans nos âmes?

 


Il y aura toujours les écureuils

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Alors on en est arrivés là. A cette tâche ingrate qui te revient, quand tu es parent, de dire l’indicible. De créer la peur dans des cœurs purs, dans des yeux innocents. On aura passé le samedi à la danse, au violon, au poney. A faire des bulles dans le bain. A faire notre premier carrot cake de toute la vie. Le dimanche à regarder pousser la brioche devant la cheminée. A faire les devoirs, constamment interrompus par le ballet des écureuils sur le muret qu’on devait absolument, forcément, regarder tellement ils sont agiles et rigolos. Qu’il est dur à écrire, ce mot, écureuil, que tu rajoutes à ta liste juste après le mot aujourd’hui – qu’il est dur celui-là aussi. Aujourd’hui j’ai vu des écureuils. Que c’est dur, aussi, ce que je vais avoir à te dire avant que tu ne retournes à l’école, avant que la réalité ne te happe à nouveau.

 

La dernière fois, on n’avait rien dit, on s’était dit que tu avais bien le temps pour connaître tout ça. Et puis il y a eu ce que d’autres t’ont dit, ce que tu as vu ailleurs. Cette fois, quand le téléphone a sonné, quand la sortie au musée de lundi a été annulée, il a bien fallu te parler de Paris, si loin de nous. De tirs, de bombes, de morts. Je ne sais même pas si tu as compris ces mots, nous qui n’avons même pas d’épée en plastique à la maison, et jamais de JT de 20 heures. Des morts, tu sais ce que c’est, il y en a au cimetière, de temps en temps on en rajoute un, ils sont tous vieux. Paris aussi, tu connais. Paris c’est là où ma marraine habite, est-ce qu’elle aurait pu être morte elle aussi? Mais ce sont des bandits qui ont fait ça, tué des gens ? On appelle ça des terroristes, mais je n’ai pas envie de t’apprendre ce mot, parce que je ne veux pas t’apprendre la peur, et encore moins d’une chose que tu ne connais pas, que je ne comprends pas. Et la terreur, c’est encore pire que la peur, tu sais.

 

Je crois bien que j’ai menti un peu, j’ai dit qu’après tout ta marraine a déménagé dans une autre ville dans un joli appartement où on ira bientôt même si je ne sais pas quand,  j’ai dit qu’ici on ne risque rien, et que voilà maintenant c’est terminé, on ira une autre fois au musée, et cette fois j’essaierai de vous accompagner. Et puis j’ai détourné le regard, on a vérifié la brioche, parce que moi je voulais te protéger, pas tant des bombes, je n’y peux malheureusement pas grand’chose, ce n’est pas comme quand je t’apprends à bien regarder avant de traverser, oui, même si il n’y a jamais de voiture dans notre rue, mais des mots. Merde, je ne voulais jamais avoir à te dire l’horreur et la barbarie, même loin, même en l’édulcorant. Finalement, c’est encore pour ça que je leur en veux le plus: parce qu’ils mettent un terme à ton enfance, à notre insouciance.

 

Mais tu sais, rien ne va changer. Il y aura toujours des écureuils et des gâteaux qui cuisent dans le four, il y aura la musique, il y aura des dimanches, il y aura la liberté, il y aura l’amour, même au travers des larmes. On sera les plus forts. Même si on a peur. Et même si on réussit à ne pas avoir peur.

 


Alors qu’il y a eux

 

Vous n’écrivez plus? me demande-t-on et si vous saviez, si, comme j’écris, comme les mots se bousculent dans ma tête, les mots du quotidien et puis les mots du bonheur, les cheveux ébourriffés d’Ultime au réveil, les baies d’automne sur les arbres au bord des chemins, les devoirs de maths comme autant de victoires, et puis cette grande aventure tous les six imprimée dans nos coeurs et qui me portera encore longtemps, les petits, les grands bonheurs entremêlés.

Les larmes aussi, parfois, la rage, la fatigue, la frustration, la douleur, la peine, les doutes,  parce qu’on n’est qu’humains après tout, que voulez-vous, tout ne va pas toujours très bien même si on s’efforce de prétendre le contraire et d’y croire, de toutes ses forces.

Mais comment pourrais-je écrire tout cela, tout ce moi, alors qu’il y a eux, dans mon esprit, à chaque seconde de nos vies confortables de nantis, qui échouent ou s’échouent, alors que de nos radios se déversent tant de mots de rejet, de mesures, de quotas et de murs qui me font tellement honte. Ce sont nos frères, nos soeurs, nos enfants que nous regardons mourir ou espérer. Il n’est question que d’humanité, comment peut-on la leur refuser? Comment prétendre qu’on ne savait pas? Comment se regarder dans la glace?

J’écrirai, encore, quand leurs visages et leurs cris de terreur cesseront, momentanément sûrement, de me hanter si fort. J’écrirai, parce que bien sûr nos vies continuent et qu’il en est ainsi. Parce qu’il y a la place pour tout le monde, parce que je ne peux pas me résoudre à croire que nous allons rester là sans rien faire, parce que nous aurons toujours assez à partager,  allez, entrez, on va se serrer.