La boîte au fond du placard

J’ai retrouvé la boîte tout au fond du placard. Elle avait pris un peu la poussière, depuis la dernière fois. J’ai soufflé dessus, en vain. Elle s’accrochait, toute cette poussière de l’hiver. Tant pis. Pas le temps. Pas envie.

J’avais bien pensé à me vernir les ongles, pas comme cette année là où je m’étais laissé surprendre par le printemps précoce, ou l’été qui se faisait prier.

J’ai ouvert la boîte, elles m’attendaient, telle la Princesse au Bois Dormant. Elles hibernaient. Je les ai posées côte à côte sur le carrelage.

Mes sandales bleues.

Avec précaution, j’y ai glissé mes pieds, le talon encore un peu rugueux, souvenir des bottes et des chaussettes de l’hiver. Qu’importe. Les talons de bois ont claqué sur le sol dur. Les voilà prêtes.

Je les ai emmenées respirer le grand air printanier, et fouler les premières pâquerettes de la saison. Il ne leur a finalement manqué qu’un bal aux lampions pour être tout à fait heureuses.

 

sandales bleues

Le temps pour moi

L’autre jour, je déjeune avec une collègue. L’occasion de parler du travail, de la vie, des enfants. Comme toujours, je suscite l’incrédulité, voire l’admiration, avec ma famille très nombreuse.

J’ai quatre enfants.

Je l’écris parce que sinon, je ne réalise pas trop moi-même. Pas pour l’exploit. Mais parce que ça me semble naturel, évident. Alors, l’admiration, moi, ça m’amuse.

Comment fais-tu? me demande-t-on régulièrement.

Je fais, c’est tout. Je ne perds pas mon temps à réfléchir comment, sans doute cela me laisse-t-il plus le temps de faire.

Mais tu n’as plus de temps pour toi? insiste ma collègue.

Je reste un instant coite. Alors certes, je cours de décembre en été. Et alors? Aurais-je du temps, plus de temps, que ferais-je de plus (à part classer les papiers des impôts et répondre aux mails dans un délai honorable,  je veux dire)? Du temps pour moi? Pour quoi faire?

Je fais du sport, je monte à cheval, je nage, je me promène en forêt, je me plonge avec délice dans mes livres bien aimés, je me vernis les ongles, je bois des bières avec les copines, je blogue.  Je m’échappe, parfois, quelques heures, quelques jours. Avec, ou sans enfants. Le temps pour moi, il est parfois avec eux, et je le savoure également.

Il y a bien longtemps que j’ai perdu le goût de l’oisiveté, le plaisir de ne rien faire, si ce n’est en bonne compagnie, mais refaire le monde est encore faire. Je suis en mouvement perpétuel, et ça me va, le plus souvent.

J’apprends tout doucement à dire non. Ca me fait gagner un temps fou. J’ai supprimé ce qui me pollue (la télé, notamment). J’ai déplacé mes priorités. Je prends le temps des choses. De lire un livre à Ultime alors que j’avais prévu de m’attaquer à l’Everest de repassage. Dix minutes de tendresse prises sur une corvée, ça change tout, et ça ne change rien, selon l’angle où l’on se place. D’aller promener au premier rayon de soleil, plutôt que de laver les carreaux sur lesquels il repleuvra demain. Etonnament, les jolies choses filent et passent, tandis que les paniers de linge et la poussière t’attendent patiemment, eux.

 

Je vais à l’essentiel. L’essentiel n’est pas moi. C’est nous.

Et bien sûr, je me plains. Que je n’ai le temps de rien.

 

pier1

 

 

 


Il restera ce goût amer

Il y a tant de gris dans nos vies. Tant de choses qui révoltent, tant de choses qui attristent.

Il y a ces bleus au cœur et puis ces bleus de France. Il y a ces affaires, ces guéguerres, ces trahisons, ces mots qui font bouillir. Ce manque de respect. Des gens. De leur métier. De leurs efforts. De leurs choix. De leur vie. De leur être.

 

Je gueule dans mon coin, bien à l’abri derrière mon écran. Je juge, je moque, je critique, j’utilise des mots inappropriés. J’ai mon avis sur tout et je compte bien qu’on l’entende.

Je tiens un langage révoltant pour mes semblables. J’attaque. Je dis que c’est pour rire, mais au fond, il en restera toujours quelque chose.

Ce goût amer dans la bouche.

Plutôt le bruit que l’indifférence, quel qu’en soit le prix. Qui se préoccupe des dommages collatéraux quand il peut avoir son heure de gloire ?

On aura bientôt oublié la bagarre, ne restera que la victoire.

 

J’aime tellement chercher et écrire le joli de nos vies, j’attends les magnolias qui me feront lever le nez, j’attends la fête et les miens tout bientôt, j’attends le soleil sur mes jambes nues, j’attends les danses qui enivrent, les tresses où l’on glisse des pâquerettes, j’attends la mer,  j’attends, j’attends.

Dans le fratras du quotidien, dans le foutoir de mon bureau, dans le bazar de mon sac, je demande mes lunettes roses.

 

coucou j'ai le bourdon

 

 


Puis enfin la nuit prendra ses droits

La nuit est tombée depuis quelques heures. La lune est rouge ce soir et le renard près du ruisseau reste en arrêt un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée dans mes phares avant de plonger derrière un buisson. Coucou Goupil, tu es très mauvais au jeu de cache-cache, tes yeux brillent dans la nuit à travers les branches encore sans feuilles.

Je continue mon chemin au ralenti, au village la nuit même les sonnettes de vélo c’est interdit. Enfin, c’est ce qu’on dit, un peu pour rire, quand les nouveaux voisins font trop de bruit.

C’est drôle un village, la nuit. Rien ne bouge en apparence, mais tout le monde sait qu’on se méfie de l’eau qui dort, surtout celle des ruisseaux de campagne. Au premier étage de la ferme, filtre un rayon de lumière rose, en prêtant l’oreille on entend un bébé crier sa faim. Une silhouette furtive soudain, tennis aux pieds, tracts à la main, saute de boîte en boîte. Je l’ai reconnue mais ne dirai rien, les élections sont dans cinq jours, les coups en douce vont bon train.

Lumières bleues et changeantes au plafond, là on regarde la télévision. J’aime les maisons anciennes dont les volets laissent passer le jour comme autant d’indiscrétions, j’aime imaginer la vie des autres quand ils laissent tomber le masque de la journée. Les maisons où l’on termine en hâte un devoir, signe un cahier en hochant un peu la tête, où l’on presse les enfants, pipi et les dents il est tard déjà demain c’est l’école. Le calme enfin revenu en même temps que l’obscurité cache les misères mais pas la solitude, derrière chaque porte fermée se cachent les histoires d’une vie.

Il faut rentrer les poules et laisser sortir le chien une dernière fois, et puis enfin la nuit prendra ses droits ; je passe la première et je rentre chez moi. De ma terrasse j’entends le voisin travailler son piano, l’air est doux pour la saison, il faudra bientôt que je m’occupe des fleurs, demain, plus tard, il va sûrement geler encore. A l’intérieur quatre couettes font des bosses sur les petits corps tout chauds et endormis, j’embrasse chacun d’eux et rentre le petit pied qui dépasse, toujours le même.

J’ouvre la fenêtre, dehors le silence est assourdissant. A l’intérieur, un oreiller qu’on retape, les pages de Jack Kerouac que je tourne sans reprendre mon souffle, comme son écriture. le sommeil viendra me chercher à Denver.

Photo guess who?


Les cailloux blancs

 hameau scandinave flaine

 

Je suis de retour. C’est la rentrée. Y avait pas de bus scolaire. Mon sèche-linge est décédé. Mon fils de neuf ans a demandé à sa grand-mère qu’il n’avait pas vue depuis quinze mois pourquoi elle n’avait plus les cheveux jaunes. JAUNES.

Deux collègues ont accueilli la Frenchie in Neverland que je suis dans le couloir en chantant « Sur le pont d’Avignon ». Comme je ne réagissais pas, ils ont chanté « Aux champs Elysées ». Ou plutôt tué Joe Dassin une seconde fois.

Je veux mourir.

Pourquoi les vacances ne peuvent-elles pas durer toujours ? Parce que sinon on n’appellerait pas ça des vacances, mais la vraie vie. Et la vraie vie n’est pas aussi jolie qu’une semaine au paradis. Parfois oui, parfois.

J’ai mangé du fromage et respiré à pleins poumons, j’ai dévalé des pistes en poussant des cris de sioux, j’ai posé mes pas dans la neige qui craque et demandé mille fois qu’elle mette ses lunettes, j’ai ri et fait des blagues et rêvé beaucoup, j’ai bu un peu trop et aimé jamais trop. J’ai pris le temps. Du bleu et du blanc plein les yeux. J’ai félicité. J’ai partagé de ces moments qui resteront gravés comme autant de cailloux blancs pour quand ils seront grands.

Et puis me r’voilà. Dans la vraie vie. Celle où on a une lettre des impôts dans la boîte et pas eu le temps de peaufiner le costume de carnaval de l’école et du linge sale qui déborde. Mais aussi les cailloux blancs dans la poche.

La vraie vie.

 

golf flaine

 

 hameau scandinave flaine eglise